Travailler dans une usine d’armement, ce n’est pas rien” : l’industrie de la défense française sur le pied de guerre pour recruter
Écrit par Jonathan PIRIOU sur mars 15, 2025
Pour répondre aux besoins urgents, les 4 500 entreprises de la filière recrutent à tour de bras. Mais au vu de la sensibilité des activités, les candidats doivent montrer patte blanche.
L’offre d’emploi a été mise en ligne il y a trois semaines. Une entreprise de Bergerac (Dordogne) recherche un “technicien de laboratoire pour atelier poudre”. Dans la fiche de poste, que franceinfo a consultée, il est précisé que le salarié aura pour mission de “réaliser des tests” et “des analyses physico-chimiques”. Derrière cette annonce, un nom bien connu du monde de l’armement et de la défense : Eurenco. Le fabricant de poudre et d’explosifs est devenu le symbole de l’économie de guerre voulue par Emmanuel Macron lui-même(Nouvelle fenêtre), au moment où l’imprévisible président américain Donald Trump bouscule l’ordre mondial en place depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, incitant les Européens à ne plus compter que sur eux-mêmes pour leur défense et celle de l’Ukraine face à la Russie.En neuf mois, on aura réussi à sortir de terre une toute nouvelle usine de poudre, se félicite le PDG d’Eurenco, Thierry Francou. Dans quelques jours, une fois que l’on aura reçu les dernières autorisations de la préfecture, nous pourrons alors démarrer la production.” Lorsqu’elle tournera à pleine puissance, 1 800 tonnes de poudre active sortiront chaque année des quinze bâtiments flambants neufs construits tout près de la Dordogne.
Alors, depuis quelques semaines, les services des ressources humaines d’Eurenco ne chôment pas : ils classent les CV, épluchent les candidatures spontanées. Pour faire tourner ces nouvelles lignes de production, l’entreprise a besoin de bras : 250 personnes. “C’est du recrutement sensible”, souffle-t-on dans les couloirs d’une agence d’intérim qui accompagne les entreprises de la filière. “ll y a une vigilance accrue sur les profils des candidats, les parcours… Il y a du tri à faire.”
“Le casier judiciaire est passé au crible”
Lors des entretiens, avant même d’évoquer la rémunération, personne n’échappe à la question suivante : “Est-ce que travailler dans l’activité de défense est un obstacle pour vous ?” “S’ils postulent chez nous, c’est qu’ils savent ce qu’on y fait, ils savent qui sont nos clients. Mais en posant les choses clairement, on veut être certains qu’il n’y ait pas de problèmes”, explique Thierry Francou. Le PDG touche du bois. Pour le moment, aucun candidat n’est reparti en courant.
Jusque-là, toutes les nouvelles recrues ont passé sans encombre l’étape de l’enquête administrative à laquelle elles sont soumises afin d’obtenir une habilitation. Le contrôle peut durer plusieurs semaines, parfois plusieurs mois. “Le casier judiciaire est notamment passé au crible, glisse une source proche du dossier. En fonction des postes occupés, on peut aller jusqu’à regarder l’entourage proche, les voyages effectués récemment…”Sollicitée par franceinfo, la Direction générale de l’armement (DGA) estime à 4 500 le nombre d’entreprises qui constituent en France “la base industrielle et technologique de défense”. Il s’agit “essentiellement de PME, d’ETI [entreprises de taille intermédiaire] et de start-ups, auxquels s’ajoutent des grands maîtres d’œuvre industriels”, comme Dassault, Thalès ou Airbus.
Chez le missilier MBDA, 390 offres d’emploi sont actuellement disponibles. Le groupe recrute par exemple un “ingénieur d’essais” spécialisé “missile air-défense”. “Dans un monde où la force tend à se substituer au droit international”, “notre mission est plus que jamais de continuer à assurer [la] souveraineté de nos clients, de leurs forces armées et de leurs alliés”, déclarait son directeur général, Eric Béranger, il y a quelques mois.
Chez KNDS, on recherche depuis le 11 mars un “prototypiste munitionnaire” pour “réaliser les opérations de fabrication et d’assemblage de munitions de tout calibre”. “On recrute en moyenne 500 personnes par an”, calcule-t-on dans les couloirs de ce poids lourds européen de l’industrie de la défense, qui s’est engagé à livrer 113 canons Caesar à l’Ukraine d’ici à la fin de l’année. “Et s’il faut encore monter en puissance, nous le ferons évidemment.Malgré l’urgence et les pressions du moment, le temps de formation des nouveaux salariés d’Eurenco reste inchangé : entre trois et six mois en fonction du poste occupé. “C’est très important de ne pas changer nos règles sous prétexte qu’on a une mission, sous prétexte que l’avenir de l’armement en Europe dépendrait de nous”, insiste Jérémy Caillé, délégué CGT au siège du groupe, à Sorgues (Vaucluse). “On ne peut pas faire comme si la période était tout à fait normale. Travailler dans une usine d’armement, ce n’est pas rien, reconnaît le représentant syndical. Ça peut créer chez certains des états d’âme. Les collègues craignent d’être vus comme des criminels. Ils ont, eux aussi, des enfants, des petits-enfants, et eux aussi veulent la paix.”
“Le secret, c’est dans notre culture d’entreprise”
Josiane Frétier connaît bien : son entreprise, les Forges de Tarbes, fabrique les corps creux en acier des obus de 155 mm. Et elle aussi est bombardée de questions plus ou moins curieuses de la part de son entourage. “Souvent, ils me disent : ‘On a vu que l’Etat venait de vous donner de l’argent. Vous devez être blindés de boulot !'” raconte la déléguée CGT. Sa réponse est toujours la même : “Je leur dis que les besoins augmentent avec le contexte de la guerre en Ukraine. Mais je ne donne jamais de chiffres, de montants ou de noms de clients. Le secret, c’est dans notre culture d’entreprise.”
Chez Eurenco, aussi, les nouvelles recrues doivent apprendre la discrétion. La direction de l’entreprise l’a redit pas plus tard que mardi midi, lors d’un point avec les syndicats : “Dans la période géopolitique actuelle, nous vous recommandons d’être vigilants sur vos communications à l’extérieur.” “Moi, je reste vague, je dis que je suis technicien”, évacue Jérémy Caillé.
Les nouvelles recrues sont aussi invitées à prendre connaissance du règlement intérieur. Il est mentionné que le port du téléphone est formellement interdit sur son poste de travail pour des raisons évidentes de sécurité. Des caméras veillent. La sanction disciplinaire peut aller de l’avertissement au licenciement.